J’ai rédigé ce texte en novembre 2010 et c’est une discussion récente qui me donne un prétexte pour le publier à nouveau. Bonne lecture…
Il y a quelques jours, l’Unesco a classé le repas gastronomique des Français au patrimoine immatériel de l’humanité.
Voici le texte intégral du classement :
Le repas gastronomique des Français est une pratique sociale coutumière destinée à célébrer les moments les plus importants de la vie des individus et des groupes, tels que naissances, mariages, anniversaires, succès et retrouvailles.
Il s’agit d’un repas festif dont les convives pratiquent, pour cette occasion, l’art du « bien manger » et du « bien boire ». Le repas gastronomique met l’accent sur le fait d’être bien ensemble, le plaisir du goût, l’harmonie entre l’être humain et les productions de la nature.
Parmi ses composantes importantes figurent : le choix attentif des mets parmi un corpus de recettes qui ne cesse de s’enrichir ; l’achat de bons produits, de préférence locaux, dont les saveurs s’accordent bien ensemble ; le mariage entre mets et vins ; la décoration de la table ; et une gestuelle spécifique pendant la dégustation (humer et goûter ce qui est servi à table).
Le repas gastronomique doit respecter un schéma bien arrêté : il commence par un apéritif et se termine par un digestif, avec entre les deux au moins quatre plats, à savoir une entrée, du poisson et/ou de la viande avec des légumes, du fromage et un dessert.
Des personnes reconnues comme étant des gastronomes, qui possèdent une connaissance approfondie de la tradition et en préservent la mémoire, veillent à la pratique vivante des rites et contribuent ainsi à leur transmission orale et/ou écrite, aux jeunes générations en particulier.
Le repas gastronomique resserre le cercle familial et amical et, plus généralement, renforce les liens sociaux.
Dans les médias, toute une France attachée à ses traditions en a fait des gorges chaudes, vantant la reconnaissance d’un art de vivre bien de chez nous. Toutes ces cohortes d’imbéciles heureux qui sont nés quelques part ne se sont pas aperçu que ce classement est d’un racisme incroyable ! Une petite exégèse vous montrera l’énormité de la chose.
Le repas gastronomique des Français est une pratique sociale coutumière destinée à célébrer les moments de la vie des individus et des groupes, tels que naissances, mariages, anniversaires, succès et retrouvailles.
Jusque là rien à dire. Cette définition pourrait s’appliquer à tous les pays du Monde : se retrouver entre potes pour un bon repas, c’est universel : chinois, indiens, rwandais, américains, russes… tous les peuples du monde se retrouvent autour de repas conviviaux.
Un point retient mon attention : on parle du repas des Français. Il s’agit donc du repas de tous les citoyens de la République. Des citoyens d’aujourd’hui, naturellement, c’est à dire des gens de nationalité française, indépendamment de la façon dont s’est faite l’acquisition de la nationalité. Pourrait-il en être autrement ? Vous allez voir que ce point est crucial. Continuons…
Il s’agit d’un repas festif dont les convives pratiquent, pour cette occasion, l’art du « bien manger » et du « bien boire ».
Ici commencent mes interrogations : l’adjectif bien, employé deux fois en tant qu’adjectif, s’entend (d’après le TLIF du moins) comme devant : correspondre exactement à certains critères d’appréciation. Parfait, on va donc définir non seulement comment manger mais également comment boire.

Le paragraphe suivant est encore une fois un parfait exemple de verbiage ronflant et politiquement correct. Je vous laisse apprécier : Le repas gastronomique met l’accent sur le fait d’être bien ensemble, le plaisir du goût, l’harmonie entre l’être humain et les productions de la nature. Parmi ses composantes importantes figurent : le choix attentif des mets parmi un corpus de recettes qui ne cesse de s’enrichir ; l’achat de bons produits, de préférence locaux, dont les saveurs s’accordent bien ensemble ; le mariage entre mets et vins ; la décoration de la table ; et une gestuelle spécifique pendant la dégustation (humer et goûter ce qui est servi à table).
Qui oserait affirmer le contraire ! Peut-on imaginer un bon repas dans lequel on serait mal ensemble ? Pour lequel on choisirait de mauvais ingrédients ? Un corpus de recettes du passé ? Un repas au cours duquel on mangerait avec une pince à linge sur le nez ?
De plus, je ne vois pas ce que ce rituel a de spécifiquement français. J’ai mangé en Grande Bretagne d’excellents fish & chips accompagnés de non moins excellentes bières bitter… Au Cameroun j’ai même pu gouter des chenilles de qualité, choisies avec soin (c’est très cher) et cuisinées à la vapeur avec la plus grande attention…
Le repas gastronomique met l’accent sur (…) l’accord entre les mets et les vins ! ! ! !
Ici commencent les vrais problèmes : un repas sans vin peut-il être gastronomique ? Un Français ne buvant pas de vin (un alcoolique en rémission par exemple ou un sportif ou un diabétique, etc.) sera-t-il un exclu de la gastronomie ? Encore plus grave : un conducteur s’abstenant de boire afin de rentrer chez lui en auto après le repas est-il exclu de la gastronomie ?
Le repas gastronomique doit respecter un schéma bien arrêté : il commence par un apéritif et se termine par un digestif
Le festival continue : le soi-disant repas des Français est réservé aux Français qui boivent non seulement du vin pendant le repas mais également avant et même après ! Remarquez, je suis mauvaise langue : on peut tout à fait prendre un jus de tomates en apéritif et une tisane en digestif. Arrêtons de persifler et continuons…
avec entre les deux au moins quatre plats, à savoir une entrée, du poisson et/ou de la viande avec des légumes, du fromage et un dessert.
Commençons par un point de grammaire : la formulation et/ou n’est pas française ! un simple ou serait suffisant, puisque ce terme est inclusif.
Le repas gastronomique des Français c’est à dire de, je le rappelle, de tous les citoyens de la République, exclut de facto les Français végétariens ou végétaliens et intolérants aux produits laitiers, voire certains malades cardiaques au régime sans sel…. Notons que si le fromage est obligatoire pour faire un repas gastronomique, le pain, lui ne l’est pas.
Cet oubli est incompréhensible. En effet, le pain qu’on fait en France est très spécifique à notre gastronomie : sa recette est assez unique et notre usage du pain est lui aussi assez spécifique. Les français mangent du pain, c’est bien connu… mais apparemment les gastronomes s’en passent ! Les boulangers vont apprécier la plaisanterie… sans compter que je souhaite bien du plaisir au gastronome qui s’aventurerait à déguster un vacherin Mont Dore sans pain ! Mais passons…
Le repas gastronomique est donc le fameux entrée-plat-dessert accompagné de fromage. J’aimerais savoir ce que ce repas a de spécifiquement français ? J’ai pu faire ce genre de repas aux Pays-Bas où on trouve, comme chacun sait, d’excellents fromages dont certains sont bien plus anciens que notre finalement jeune camembert (né au moment de la Révoltion et dont l’AOC ne date que de 1982).
Continuons la lecture…
Des personnes reconnues comme étant des gastronomes, qui possèdent une connaissance approfondie de la tradition et en préservent la mémoire, veillent à la pratique vivante des rites et contribuent ainsi à leur transmission orale et/ou écrite, aux jeunes générations en particulier. Le repas gastronomique resserre le cercle familial et amical et, plus généralement, renforce les liens sociaux.
Ici se pose un problème de définition : puis-je être reconnu comme gastronome parce-ce que mon pote Robert trouve que je m’y connais ? Une mère de famille apprenant la cuisine à ses enfants sera-t-elle reconnue comme gastronome ? Cette définition me semble plus tenir de la confrérie bacchique que d’une démarche scientifique ou normative…
Encore une fois on enfonce des portes ouvertes avec un ton digne du plus grand politiquement correct.
Ceci dit, la notion de tradition me fait toujours rire. Cela va, de plus, me donner l’occasion de démontrer le manque de rigueur dans la démarche et les formulations proposées. Amusons-nous donc un peu.
D’après la définition du TLIF, la tradition c’est l’Action, façon de transmettre un savoir, abstrait ou concret, de génération en génération par la parole, par l’écrit ou par l’exemple
Considérons donc deux recettes et passons-les au crible arrêté par l’Unesco pour savoir si elles peuvent entrer dans le repas gastronomique des Français. Je vous propose la soupe de truffes noires « VGE » (recette de Paul Bocuse (qu’on trouvera dans La cusine du marché, le best seller du chef) et le couscous — deux plats que j’adore.
Intuitivement, personne ne mettra le couscous dans les recettes traditionnelles du repas des Français… maintenant tapotons-nous le menton…
La soupe aux truffes noires « VGE » a été créée par Bocuse en…1975, c’est à dire il y a exactement 35 ans. Du couscous, en revanche, les Français en mangent depuis plus de 150 ans…
Les sociologues reconnaissent qu’une génération c’est environ 25 ans (le temps nécessaire à une classe d’âge d’arriver à l’âge adulte) . La soupe aux truffes n’a même pas deux générations ! Elle est bien trop jeune pour être devenue traditionnelle en si peu de temps ! Ou alors il faudra qu’on m’explique par quel miracle la gastronomie peut établir des traditions en une seule génération…
Donc dans notre match, sur le critère tradition ça nous donne Bocuse 0 et couscous 1.
Histoire de continuer à rire, j’enfonce le clou : le patrimoine c’est (toujours d’après le TLIF) l’ensemble des biens hérités des ascendants ou réunis et conservés pour être transmis aux descendants. J’ai cherché un peu et je n’ai pas encore trouvé de parent ayant transmis la recette de la soupe de truffes noires « VGE » à leurs enfants. La recette du couscous, en revanche se transmet entre parents et enfants dans un grand nombre de familles.
Donc dans notre match, sur le critère patrimoine ça nous donne Bocuse 0 et couscous 1.
Résultat : la soupe de truffes noires « VGE » n’est ni traditionnelle ni patrimoniale. Vive le couscous !
Je vous propose donc un menu pour faire un repas gastronomique des français en respectant à la lettre la définition de l’Unesco :
Apéritif – chlita – couscous – fromage – baklawa – vin (pour ceux des convives qui en boivent… un Madiran ou un Chateauneuf du Pape, par exemple) – digestif (un café ou un thé ou pourquoi pas un Armagnac, pour ceux qui boivent de l’alcool).
Nos concitoyens végétaliens et végétariens seront exclus de ce repas (car la viande et les légumes ont cuit ensemble). Nos concitoyens au régime sans sel seront également exclus (car le fromage, c’est salé)…
On pourrait refaire le même exercice avec des dizaines d’autres recettes soi-disant gastronomiques et qui, du point de vue de la définition retenue par l’Unesco, ne le sont pas. Voici quelques idées de matches : escalope de saumon à l’oseille de Troigros (créée par les fr. Troigros il y a moins de 50 ans) contre Paëlla (que la France a découverte avec la vague d’immigration espagnole dans les années d’avant-guerre, c’est à dire il y a presque 80 ans), loup au varech de Michel Guérard (un classique de la nouvelle cuisine des années 1970) contre choucroute ou galette-saucisse… la liste est longue comme un jour sans pain (qui, rappelons-le n’est pas au patrimoine, alors que le pain qu’on fabrique en France est très spécifique ; au contraire du repas comme je viens de le démontrer).
Arrêtons-là ! le soi-disant repas gastronomique des français n’a rien de patrimonial. Oublions vite cette erreur de casting, qui pourrait bien réveiller des communautarismes !
On pourrait imaginer qu’en cherchant à figer ainsi un patrimoine certains lobbies aient cherché à poser un jalon permettant de juger le degré d’intégration de certains Français. Ce serait idiot car ce serait ignorer qu’on a son identité devant soi et que l’identité nationale se doit d’être le fruit d’un consensus.
D’ailleurs on pourrait s’amuser avec certains produits industriels car, c’est bien connu, les industriels mettent un point d’honneur à utiliser des bons produits. Chacun pourra les humer et les gouter avec plaisir. Proposons donc un repas gastronomique à base de produits de qualité, provenant majoritairement de France et choisis par des industriels responsables :
Saucisson Cochonou — cassoulet William Saurin — fromage Caprice des dieux — Danette — Cellier des Dauphins (pour les français qui boivent du vin)
J’ajoute que pour accompagner ce repas gastronomique on pourrait servir des biscottes Heudebert. Mais cela n’est pas nécessaire puisque le pain n’entre pas dans un repas gastronomique !
Ce repas gastronomique est encore plus raciste que le précédent puisque nos concitoyens qui respectent les préceptes al-hal ou casher n’auront pas leur place à la table commune.
N’en jetons plus ! Ce repas gastronomique couvre notre pays de ridicule. On fait des repas gastronomiques dans tous les pays du Monde… en France, certains imbéciles heureux qui sont nés quelques part me donnent honte.
Tout ce qu’il reste à espérer c’est que cette affaire passe très vite aux oubliettes des faits divers idiots.
Excusez-moi, je vais vomir, j’ai une indigestion !